Des traces au paradis
Texte Meve&Jos2003
Même perdu dans un village de montagne au cœur
d'une île grecque minuscule, on peut rencontrer des membres du peuple de
l'herbe. Invité amicalement à une table de terrasse par les autochtones,
l'étranger qui ne connaît pas ou pas bien la langue peut trouver agréable de se
laisser bercer par ses sons. Il en profitera alors pour observer les lieux et
ses compagnons du moment.
Les yeux, les
cigarettes roulées avec filtre de carton et la manière dont les mains tentent
inconsciemment de dissimuler une simple cigarette, en disent long sur la
consommation régulière du joint interdit. Car en Grèce, comme partout en
Europe, rien n'est légalement permis. Même si, dans une mesure indéfinie et
variable selon les régions, la consommation et la production de quelques plants
sont de mieux en mieux tolérées.
Un fait reste troublant. Cette plante
maintenant honnie a tenu beaucoup de place dans la vie et l'économie des
campagnes grecques. Jusque dans les années 50, le chanvre était très couramment
cultivé pour la fabrication de vêtements et de linge de maison. L'arrivée de la
droite au pouvoir, entre autres effets indésirables, a signé sa disparition: le
cultiver a été immédiatement et totalement interdit aux paysans.
Aujourd'hui, le
chef d'état grec, M. Papandréou, qui assure actuellement aussi la présidence de
l'Union européenne, est manifestement favorable au chanvre global. Et, en ce
qui concerne son utilisation récréative, il est un des rares politiciens à
avoir adopté une position intelligente. Il a pris acte de la réalité de la
consommation de l'herbe et il préférerait procéder à sa législation plutôt que
de laisser se poursuivre une répression inutile.
Giorgos Papandreou
Une plante convoitée
Pour
s'approvisionner, les îliens ont essentiellement deux possibilités: soit
acheter l'herbe albanaise, livrée en gros sachets et souvent apportée par un
ami athénien en visite, soit recourir à l'autoproduction. Le climat insulaire,
caractérisé par une lumière généreuse et la circulation incessante de l'air,
est évidemment à compter au rang des alliés du cultivateur. Les vents vigoureux
assurent une bonne aération à la plante, tout en l'incitant à donner le
meilleur d'elle-même - y compris le THC - pour rester accrochée à la terre. Un seul
inconvénient, ce paradis se partage. Car il n'y a pas que les humains à
rechercher le plaisir.
D'autres grands gourmands guettent la
plante, souvent avec trop d'impatience pour attendre sa maturité. Alors, il
faut adopter la tactique dite du "bon-chrétien" pour réjouir tout le
monde. Ainsi, le cultivateur doit veiller à semer abondamment mais se contenter
au final de récolter quatre ou cinq plants.
Parmi les
pique-assiettes, on trouve: des oiseaux,
des escargots, des vaches et des chèvres, sans compter les
humains connaisseurs!
Le poulaki ou
"petit oiseau" est le premier à sévir. Il n'ouvre malheureusement pas
son bec fouisseur uniquement pour enchanter nos oreilles. Il provoque en fait
aisément le désespoir de tous les autres amateurs, frustrés du simple plaisir
de voir naître la plante.
Juste derrière se
pressent de jolis mais bien vilains escargots. À leur voracité, on peut mesurer
à quel point ils apprécient cette "salade" particulière car, sous
leur air bonhomme, ils parviennent à nettoyer jusqu'aux racines les pousses
prometteuses. Mieux vaut aussi se méfier de la coquine katsikia, la vive
chevrette des montagnes. Elle peut débusquer les plantations les plus isolées.
Rien n'est inaccessible à ses pattes agiles et elle raffole des jeunes plants
tendres.
Vient ensuite la
agelada, une vache distinguée, à la superbe robe couleur crème brûlée, dont le
port de tête est si noble qu'on l'imagine difficilement dans un rôle maléfique.
Pourtant, elle s'autorise de lourdes ponctions sur toute culture, plus ou moins
mature.
Enfin, si le
plant a résisté à tous ces adorateurs gloutons, le cultivateur doit se garder
du pire d'entre eux, son congénère! Le fourbe opère de préférence la nuit. Il
avance à pas de velours, masqué ou à visage découvert, mais toujours avec
l'intention de vider la plantation!