Echos d'une tribu psychotropophile
Texte et photo ©Meve2003
Loin des cartes postales enchanteresses de la
Grèce, cette histoire se déroule dans un lieu pourtant idyllique. Même si cette
île des Cyclades, Tinos, n'est pas très fréquentée par les touristes étrangers,
elle est très prisée des Grecs qui la considèrent comme un haut lieu du culte
orthodoxe. Etant une parfaite mécréante, ce n'est pas cet aspect qui m'y ramène
chaque année. Ni sa beauté, tout à fait comparable à celle des autres îles qui
l'environnent. Par contre, elle possède une atmosphère et une lumière
particulières, qualités qu'elle ne doit en rien aux hommes et encore moins à
leurs balivernes superstitieuses.
Cette île minuscule compte de nombreux
villages – où ne vivent parfois que quelques habitants -, dont un que je
connais bien pour y avoir séjourné a plusieurs reprises, durant des périodes
plus ou moins longues. Il est ravissant, composé de maisons traditionnelles aux
volets colorés, vasques et fontaines typiques, ruelles et escaliers tortueux.
Niché dans une vallée belle comme un écrin, il est entouré de monts qui lui
cachent malheureusement la mer et son large horizon.
Est-ce en raison
de cette vision réduite que l'esprit de ses habitants est si étroit ?
L'hiver, surtout,
les intolérances se révèlent durement. Car il n'y existe aucune autre
animation, aucun autre sujet de conversation que les actes des villageois
eux-mêmes. Dans ces conditions, il est bien difficile de rester indifférent aux
opinions des voisins et à leurs critiques, attitude qui ne nous coûte rien, à
nous qui vivons pour la plupart dans des villes où règne un anonymat
protecteur.
Au village, pas
un fait, pas une pensée même ne reste longtemps inconnue de la communauté tout
entière. Ce cadre peu propice à la différence abrite pourtant quelques personnalités
remarquables. L'une d'elles, Stavros, un sculpteur
sur marbre originaire de Crète, demeure là environ 9 mois par an, pour y
travailler.
Parmi ses
particularités, Stavros ne dédaigne pas les drogues.
Ainsi, il y a environ 5 ans, il testait la belladone avec laquelle il n'avait
manifestement pas grande expérience. Il avait dû mal évaluer les quantités qu'il
absorbait et leurs effets car il en a totalement perdu le contrôle. Durant
cette période, il prit la fâcheuse habitude de sortir la nuit, allant frapper
de porte en porte et appelant son père à pleine voix. Comme il est pratiquement
sourd, ses hurlements ne l'impressionnaient pas. Mais ils tapaient vivement sur
les nerfs de ses voisins qui finirent par ne plus les supporter du tout. Un
soir où Stavros menait de nouveau sa croisade
pro-paternelle, ils l'attrapèrent et le rouèrent de coups, selon un tempo
imprimé par l'unique flic du village. Après quoi, ils le chassèrent avec ordre
de ne pas remettre les pieds dans les parages avant un an. Cette relative
clémence ne lui fut probablement accordée qu'en raison de la beauté
exceptionnelle de ses sculptures.
Au bout d'une
année, Stavros revint effectivement, dans des
dispositions plus calmes, sans rancoeur apparente et sans subir le rejet des
villageois. Avec un ami hors norme, Yorgos -
schizophrène de son état, interné 6 mois sur 12 en hôpital psychiatrique, mais
doué d'une intelligence et d'une sensibilité peu communes -, il ouvrit un
bar/dancing.
Les cafénios (entre cafés et tavernes) ne manquent pas au
village, mais celui-là, on l'aurait plutôt attendu dans une mégapole, tant il
semble futuriste et la musique avant-gardiste. Stavros
et Yorgos l'ont concocté comme ils le voulaient, sans
tenir compte ni des goûts des touristes ni de ceux des habitants. Quelques
fidèles s'y sont pourtant donné rendez-vous chaque soir et lui ont assuré vie.
C'est en ce lieu
décalé, poétiquement parsemé de pierres 'parlantes', de bois modelés par l'eau
et de sculptures fantasques que j'ai échoué, un soir de pleine lune, il y a 4
ans.
Le gardien de
l'antre de la tribu, un chat noir marqué d'un croissant blanc entre les yeux,
boiteux et incontinent, m'en ouvrit les portes, après avoir exigé sa ration de
caresses.
N.B. En Grèce, le
cannabis - comme toutes les drogues – est presque sujet tabou; sa consommation
est toujours entourée d'une extrême discrétion car elle peut encore mener en
prison. Mais le climat, tout comme en Espagne, est propice au bon développement
d'une herbe de qualité. Malgré la répression, l'autoproduction existe et se
pratique jusque dans les villages les plus reculés.