Grèce – Regard sur la route du
cannabis
Texte: Mireille Ld
- Photos: Angelos Vs
Le mot 'cannabis' prend ses racines dans la langue
grecque ('káv(v)azis').
Cette plante a une longue histoire dans le pays. Les anciens Grecs ont appris
de leurs voisins d'Asie Mineure ses multiples vertus et les techniques pour la
cultiver. Nous trouvons des références au cannabis dans les écrits d'Hérodote,
au 5ème siècle avant notre ère. A cette époque, la plante sera souvent citée et
encensée dans les textes d'écrivains grecs et, cela, avec une connotation
sacrée. Ainsi, il semble clair que les Hellènes la cultivaient et l'employaient
comme matériau de prédilection pour le tissage des voiles de navire, les
cordages et diverses toileries. Le cannabis était également utilisé pour ses
propriétés thérapeutiques et comme euphorisant. Pendant le Moyen Age, sa culture
continue.
Cependant, les guerres, les situations de
crise dues aux longues occupations turque, franque et vénitienne, affaibliront
les exploitations. Vers 1821, au moment de l'indépendance, la production est
devenue pauvre, éparse et presque essentiellement destinée à l'exportation. En
1875, le nouvel état grec crée la première organisation agricole, dans le but
de soutenir un système économique en grande difficulté. Afin de remplir les
caisses de l'Etat, les autorités grecques iront jusqu'à autoriser la
préparation de haschisch. Pendant la décennie suivante, celui- ci sera
largement exporté, les pays demandeurs étant nombreux.
L'ordre des
médecins publie cependant, en 1890, un avis mettant en garde contre la
consommation du haschisch. Mais cette tentative d'interdiction ne réussira pas
à enrayer la culture du chanvre car il est le matériau le plus utilisé dans
l'industrie textile. Preuve en est l'expansion des plantations qui atteignent,
en 1915, les vingt-six mille hectares.
La première
guerre mondiale, dont résulte un isolement maritime de la Grèce, provoque une
montée du prix des graines et, par incidence, le déclin progressif des cultures
chanvrières.
En 1922, à la fin
de la guerre entre la Turquie et la Grèce, se déroule un échange massif entre
populations des deux pays, appelé la catastrophe de Smyrne. Plus d'un million
de réfugiés grecs d'Asie Mineure va devoir s'installer dans les centres urbains
de Grèce.
Ces immigrés ont
encore une tradition très forte et une consommation tout à fait courante du
cannabis. Ainsi, ils feront revivre l'usage du haschisch en Grèce, malgré
l'interdiction en vigueur.
Durant cette
période de trouble social, une nouvelle musique populaire s'épanouit, le 'Rébétiko', qui chante la douleur, la révolte, l'amour et…
le cannabis, intimement mêlé à la vie de la population grecque défavorisée (voir
l'article Haschisch et contestation: les Rébètes).
Tout est donc
propice au retour du chanvre, qui redevient un matériau important dans les
produits d'exportation. En 1928, par exemple, dix usines grecques fabriquent
des tissus à partir de cette plante.
Le virage de la prohibition
Dès 1936, suite à des pressions
américaines, les industries sont progressivement réduites à la faillite. La
matière textile fournie par le chanvre était pourtant, et de toute évidence,
considérable pour l'économie du pays. Quarante années ont été nécessaires pour
que les Grecs oublient les qualités de la plante: la dernière manufacture de
chanvre a fermé ses portes au début des années 80, à Corfou.
Aujourd'hui, il
existe une industrie rescapée, à Edessa, une petite
ville provinciale du Nord de la Grèce. Elle survit, fière de ses anciennes
machines, bien préservées, et nous rappelle le riche passé de la tradition
chanvrière en Grèce.
Malheureusement,
les Grecs, influencés par la mauvaise réputation de la plante, en savent très
peu à son propos.
Malgré l'adhésion
à l'Union européenne, les autorités du pays n'ont pas voulu reconnaître la
légalité de sa culture. Cependant, depuis 10 ans, une loi européenne a été
votée en faveur du chanvre textile. De même, les vertus thérapeutiques de la
plante ont fait l'objet d'études et de nombreux documents ont été publiés,
destinés à l'information de tous. Malgré cela, même l'importation de textiles
en provenance d'autres pays de la l'UE a été boycottée.
Les Kannabishops

En 1997, la longue saga des magasins 'Kannabishop' commence en Grèce. L'industriel Yiannis Ganiatsas, qui est à
l'origine de leur ouverture, trouve un redoutable adversaire en la justice
grecque.
En effet, la chaîne de ses magasins a à peine
tourné une année qu'il est accusé de publicité, importation, et vente de
drogue… Alors qu'il ne commercialise que des produits chanvrés
dépourvus de principe actif! Les scellés sont néanmoins apposés sur les
dix-huit boutiques.
L'affaire est jugée par le tribunal
d'Athènes, pendant cinq longues années. Dans le même temps, la Communauté
européenne assigne les autorités grecques devant le tribunal de l'UE, jugeant
que ce gouvernement n'a pas respecté les accords commerciaux de libre-échange,
fixés par le code européen.
Malgré
l'intervention de l'UE, soixante-sept audiences seront nécessaires pour aboutir
enfin à un non-lieu.
A l'heure
actuelle, les Kannabishops sont au nombre de quatre en Grèce (Corfou, Ioanina, Patras et Athènes). Ils vendent des produits variés
à base de chanvre, tels que vêtements, sacs,
papiers, cosmétiques et aliments.
Depuis mars 2000,
l'Institut de Recherche Agricole Grecque a présenté des projets de culture
chanvrière et de nombreux agriculteurs se sont montrés intéressés à l'idée de
raviver cette tradition ancestrale. En fait, avec quarante millions d'hectares
de terres cultivables et 18 pourcent de métiers agricoles, la Grèce est en
bonne position pour mettre en route un tel projet.
Mystic pizza, du chanvre sous la dent
La première pizzeria grecque utilisant comme matière première la farine de
chanvre est née! Le propriétaire de cette Mystic
pizza, Charalambos Ananiadis,
a également dû passer par les tribunaux avant de pouvoir ouvrir son petit magasin
à Athènes, en 2002.
Vu qu'il
connaissait bien les mésaventures vécues par la chaîne des Kannabishops,
il a voulu être certain de pouvoir développer son commerce, avant de tenter de
défourner sa première pizza. Il a donc commencé par introduire une demande
d'étude de son projet à l'Institut de Chimie de l'Etat et au ministère de
l'Agriculture. Ceux-ci ont répondu négativement et, finalement, c'est le
Tribunal du Citoyen
qui a tranché, en faveur de Charalambos Ananiadis et de son
projet.
Il est
intéressant de noter que, puisque les produits chanvrés
dépourvus de THC sont légalement autorisés dans l'UE, il ne s'agissait que
d'une demande de routine.
En mai 2001, le
ministère de l'Economie avait d'ailleurs proclamé: "L'image de la feuille
de cannabis figurant sur un produit n'a aucun rapport avec une incitation à la
consommation de drogue".
La pizzeria
athénienne a permis de casser joyeusement le tabou: alors qu'à son ouverture,
on entendait des chuchotements scandalisés, critiquant une soi-disant 'pizza au
haschisch', les consommateurs, après avoir goûté, en viennent à considérer que:
"La nature fait extraordinairement bien les choses"…