Haschisch
et contestation: les Rébètes
Texte et photos ©Meve
Le Rébétiko est le
chant des gens socialement et économiquement défavorisés de la Grèce urbaine
des 19ème et 20ème siècles. Il se développe en mer Egée, dans les tavernes et
les cafés, mais aussi dans les fumeries de haschisch et les prisons. Il dit la
détresse, la protestation et les désirs des laissés-pour-compte. Les premiers
chanteurs (les Rébètes) apparaissent peu après 1821,
lorsque la Grèce devient indépendante.

Le terme 'Rébètes' désigne des hommes vivant dans des ghettos
urbains, caractérisés par la pauvreté, le déracinement, le chômage, la
clochardisation, la prostitution, la criminalité, les drogues et les pressions
policières.
Marqués par
ce milieu dur, ils ont développé une mentalité et un mode de vie particuliers,
sont 'non conformes' socialement, parlent un langage argotique qui leur est
propre (le koutsavakika), ne se marient pas et
dédaignent généralement le travail. Les Rébètes
consomment aussi beaucoup de haschisch, souvent d'autres drogues, et portent
presque toujours une arme (au moins un couteau). La contrebande, les overdoses
et la prison font partie de leur univers.
"Depuis que j'ai commencé
à fumer de la dope, tous me rejettent, je ne sais quoi faire. Où que je me
tienne, où que je sois, les gens me dérangent, mon âme ne peut le supporter
plus longtemps, elle réclame un hit. La cocaïne me mène à l'aiguille, mon corps
fond et s'affaiblit. Il ne me reste rien à faire dans ce monde, les drogues me
conduisent à mourir dans les rues." (Chanson
interprétée par Anestos Delias,
mort d'overdose en 1944, à l'âge de 32 ans. Il en existe une première version,
enregistrée en 1910 par Kostis.)
Le Rébète est un outsider à tout point de vue aux yeux des
autorités. Il aime les défier mais ne s'engage pas dans une action militante à
leur encontre, même si ses chants manifestent le refus d'être soumis aux règles
de la société et ont valeur de protestation contre les agissements des pouvoirs
publics… Le mouvement est né de la pauvreté, pas d'une intention politique.

Les Rébètes fréquentaient des quartiers précis. Vers la fin du
19ème siècle déjà, à Athènes, leur zone de prédilection est Psyrri,
près des marchés. Au Pirée, port principal de la ville, ils se concentrent à Karaïskaki et à Trouba. Dans ces
secteurs, ils ont leurs tavernes, leurs cafés et contrôlent le marché du
haschisch. Ils aiment surtout se retrouver dans les tékkédes,
sortes de coffeeshops où ils fument, chantent et
dansent.
Le haschisch
fait partie intégrante de la culture rébétique. Dans
l'empire ottoman, dont l'influence est encore sensible dans la Grèce de cette
époque, il est acheté et fumé publiquement. En plus, le hasch ne coûte
pratiquement rien et le fumer est la distraction privilégiée des pauvres. Les
chansons rébétiques faisant allusion à la fumée sont
légion…
"Quand je serai Premier
ministre, tous ceux qui seront Premier ministre, tous vont mourir. Le peuple
leur court après, pour tout le bien qu'ils font. Tous vont mourir, tous ceux
qui seront Premier ministre. Je pose ma candidature pour être Premier ministre,
pour paresser, manger et boire,… Et quand j'irai au gouvernement, je les
commanderai tous! Je leur bourrerai le narghilé jusqu'à ce qu’ils soient tous
défoncés." (Chanson de Markos
Vamvakaris)
Le Rébétiko, expression des hommes du 'bas monde', est aussi
joué dans les prisons. Les instruments et les chants y étant interdits, les
prisonniers adopteront le baglamas, une version
rudimentaire du bouzouki: ils pouvaient le réaliser eux-mêmes avec des
matériaux de récupération trouvés sur place et le cacher facilement, grâce à sa
petite taille. Le baglamas deviendra ainsi un
instrument typiquement rébétique, à l'instar du
bouzouki.
L'intérêt
pour le Rébétiko est toujours vif à l'heure actuelle.
Il se marque dans le nombre de recherches entreprises à son sujet et les
désaccords entre ceux qui l'étudient, musicologues ou rébétologues.
En conséquence, les thèses avancées concernant le choix du terme 'Rébétiko' lui-même et son origine étymologique sont
nombreuses, comme celles des influences qui l'ont nourri, des instruments qui
le caractérisent, du genre musical auquel il se rattache ainsi que des dates de
naissance et de 'mort' de ce mouvement. Les informations qui suivent sont donc
partiales, résultat d'un choix parmi les explications proposées, et partielles
puisque les recherches continuent.
Le terme 'Rébétika' (pluriel de 'Rébétiko'),
choisi assez tardivement pour qualifier ces chansons, a prévalu sur plusieurs
autres appellations possibles. Il est attesté pour la première fois sous forme
d'étiquettes identifiant les disques de ce genre musical, dans les bacs des
disquaires. Etrangement, les six ou sept noms qui auraient pu le désigner étaient
plus anciens et se référaient à des chansons qui allaient ensuite être
enregistrées sous l'appellation 'Rébétika'.
L'origine
des mots 'Rébète' et 'Rébétiko'
reste également difficile à définir. Ces termes pourraient, entre autres
possibilités, venir de la langue arabe et de la tradition Sufi/Derviche ('ribaat', fort de frontière gardé par des combattants
défendant leur foi), du serbe ('reben k', rebelle),
du turc ancien ('rembet', de gouttière, des bas-fond
ou 'rebet', le soldat mutiné, le hors-la-loi), du
grec ('remvastikos', méditatif, lui-même dérivé du
verbe 'remvo' ou 'remvaso',
signifiant 'j'erre rêveusement'), etc.
La naissance
du mouvement rébétique est tout aussi imprécise. Elle
se situerait, selon les sources, à l'époque byzantine (fin du 4ème
siècle. à 1453) ou au milieu du 19ème siècle, voire entre 1920 et
1940.
Néanmoins,
les musiques populaires d'origine paysanne jouées à la fin du 19ème
siècle dans les communautés grecques urbaines d'Asie Mineure (installées à
Constantinople et à Smyrne principalement) constituent sûrement une partie
importante des racines du Rébétiko.
Smyrne était
réputée pour être une ville de danse et de musique où les influences italienne
et turque, mais aussi d'Anatolie et de l'Ouest, se rencontraient. Dans l'Empire
Ottoman se côtoyaient également des Arméniens, des Slaves, des Hébreux, des
Albanais, des Tsiganes… dont les musiques ont probablement constitué un apport
au Rébétiko. Parmi les influences, on compte encore
les hymnes de style byzantin, pratiqués dans les églises orthodoxes, les chants
des îles de la mer Egée, soumises à l'autorité turque, et les sérénades d'Eptanissa jouées dans les îles ioniennes, restées sous
domination italienne jusqu'en 1863.
En
définitive, le Rébétiko mélange des éléments de
toutes ces musiques traditionnelles, dans lesquelles il a puisé instruments,
danses, styles vocaux, improvisations musicales, etc.
Dès les premiers
enregistrements de disques, à la fin du 19ème siècle, la chanson tend à
remplacer le théâtre dans le domaine de la contestation sociale, de
l'expression des sentiments des gens simples et de leurs aspirations. De ce
point de vue, le Rébétiko 'authentique' est ce que la
Grèce a produit de mieux. Il s'apparente à ce titre à d'autres courants
musicaux, tels que le blues aux USA, les 'chansons des vagabonds' en France, au
19ème siècle, le flamenco en Espagne ou le tango en Argentine. Toutes ces
musiques ont d'ailleurs pris racine, évolué et décliné dans des conditions
similaires à celles du Rébétiko.
A partir de
1850, la population de Grèce s'accroît brusquement et les centres urbains se
développent. Cette affluence vient en partie de la migration des paysans vers
les villes, mais aussi de l'arrivée massive de réfugiés grecs provenant de la
diaspora, notamment de Russie, après la révolution et, plus tard, d'Asie
Mineure (1922).
La vie de
ces gens déracinés est au cœur du Rébétiko. Les
premiers chanteurs du genre composent en improvisant à plusieurs, chacun
ajoutant tour à tour un couplet, sans chercher à créer une suite logique avec
ce qui précède. Les chansons peuvent durer des heures et ne comportent pas de
refrain.
Par la
suite, elles vont être enregistrées, impliquant la fixation des paroles et
l'identification de l'auteur.
A l'origine également, la forme musicale du Rébétiko
est brute, un peu naïve. Son style va évoluer, au gré d'enrichissements divers,
parfois jusqu'à la sophistication.
Les chansons racontent le quotidien des Rébètes.
Elles parlent des prisons, du haschisch, de la pauvreté, des mauvais
traitements subis, du travail, de l'émigration, de l'amour malheureux, de la
mère… Elles disent aussi le mécontentement des Rébètes
et leurs protestations, leurs rêves et leurs tristesses. Certaines chansons
traitent encore de la guerre, d'autres sont des satires… Parfois, elles peuvent
raconter jusqu'à un demi-siècle d'histoire de leur vie.

Pipes et armes
de Rébètes, saisies par la police de Thessalonique
La diaspora
grecque, composée de réfugiés politiques et économiques, chante également le Rébétiko aux USA, en Grande-Bretagne, en Australie, etc.
Les premiers
enregistrements rébétiques sont d'ailleurs réalisés
dans différentes villes des USA, dès 1897. Londres et Leipzig suivront,
longtemps avant qu'un premier disque soit enregistré en Grèce, vers 1930.
La musique rébétique, comme les hommes et femme qui la chantent, s'inscrit
totalement en faux dans le mouvement de la 'bonne' société grecque. Au début du
20ème siècle, l'élite lorgne vers la mode et les standards
européens, reniant spécialement toute influence turque dans sa culture. Au
contraire, le répertoire rébétique intègre des
éléments d'expression orientale. De plus, à la fin de la guerre qui avait
opposé la Grèce et la Turquie, en 1922, environ un million de Grecs ayant vécu
en Turquie, imprégnés par sa culture et parlant la langue turque, ont dû migrer
vers la Grèce.
Les réfugiés
vont se retrouver dans les quartiers urbains les plus pauvres, essentiellement
à Athènes et dans son port principal, le Pirée, ainsi qu'à Thessalonique. Ils y
partageront le sort social des Rébètes… Leur
rencontre va donner naissance à un métissage de leurs musiques, grâce auquel l'audience
du Rébétiko s’accroîtra considérablement. A tel point
qu’il va commencer à dépasser les murs des tavernes et des coffeeshops
pour acquérir progressivement une reconnaissance populaire. Cette période (dite
'de Smyrne') s'étend de 1922 à 1932 et est fortement marquée par les danses et
les sonorités arabes et turques. Les mélodies deviennent alors lascives et sont
jouées sur des instruments tels que le violon, le luth, l'outi,
le santouri, par des musiciens expérimentés.
Après 1932,
le Rébétiko retourne au monde des outsiders. Rendu
aux natifs plus ancrés dans les traditions grecques et moins portés sur la
technique, le chant redevient rugueux et la musique, moins voluptueuse.
Le Rébétiko acquiert sa forme dite 'classique' vers 1930-1932,
au Pirée. Cette période, durant laquelle sa popularité grandit encore, s’étend
jusqu'à 1942.
Sous la
dictature du premier ministre grec Métaxas, en 1936,
l'enregistrement de chansons se référant au haschisch va être interdit. Les Rébètes sont harcelés par le régime, subissant arrestations
et descentes dans les tékkédes. Sous la
pression dictatoriale, le contenu de leurs chansons change et le thème
principal devient l'amour malheureux.
La femme: - "Ne pleure
pas, mon amour doré. Que veux-tu que je fasse? Mon destin était écrit ainsi,
que je me couche et meure pour toi."
L'homme : - "Regarde, vois
comme je deviens, arpentant mélancoliquement les rues, seul et pensant à toi
chaque jour, seul et pleurant toujours."
(Extrait de la chanson
dialoguée 'Si tu n'étais pas phtisique' de Keromitis
– 1937)
La période
classique se termine au début de la Seconde guerre mondiale. Cependant, l'occupation
germanique amène la faim, la terreur et le désespoir, brisant toutes les
structures sociales du pays. Ces temps noirs débouchent sur une guerre civile
qui durera jusqu'en 1948. Le Rébétiko reprend
vigueur, atteignant même son sommet, durant et à la suite de ce conflit
intérieur, de 1946 à 1952.
A cette
époque, où il est encore considéré comme décadent, d'excellents compositeurs
comme Manos Hadjidakis
(plus tard, Mikis Théodorakis)
vont le présenter à l'élite intellectuelle du pays. Ils le joueront en adoptant
le style, les rythmes et les instruments rébétiques,
mais en créant une nouvelle forme musicale artistique et élégante, très
éloignée de l'original. Sous leur impulsion, le Rébétiko
entre dans les grands théâtres et les night clubs chics de Grèce. Les chansons
perdent leur caractère douloureux et deviennent à la mode. Cette période marque
à la fois l'apogée et le début de la fin du Rébétiko.
Manolis Chiotis, un virtuose du bouzouki participera aussi à son
déclin. Il va modifier l'instrument en lui ajoutant une paire de cordes. Plus
tard, il introduira l'électrification du bouzouki pour l'adapter aux grandes
salles luxueuses où les concerts se déroulent alors.

Certains
amoureux du Rébétiko estiment que les modifications
apportées par Chiotis sont de vraies trahisons. Le Mouvement
Radical de Dechiotisation …, qui revendique le
retour à l'authenticité de cette musique, a d'ailleurs fait de ce musicien sa
cible préférée (voir plus bas).
En réalité,
la dégradation du Rébétiko était inéluctable. Il a
disparu en même temps que les conditions culturelles, sociales et économiques
dans lesquelles il s'était développé.
A partir de
1955, la commercialisation excessive et le profit facile vont saper
définitivement ses bases. La plupart des puristes estiment qu'il est mort à
cette époque. La flamme du 'vrai' Rébétiko brûlera
néanmoins encore quelques fois. D'abord, en signe de protestation contre la
dictature des colonels (1967-1974), ensuite, il se chantera contre la musique
commerciale jouée au bouzouki, s'imposant comme alternative blusy.
Le Rébétiko a compté de nombreux auteurs, compositeurs et
interprètes de talent. Parmi les plus connus, quelques noms: Mitsakis, Batis, Papaioannou, Tsitsanis, le 'roi
du Rébétiko' et Vamvakaris,
'le père'. Il y a eu peu de femmes compositrices, mais beaucoup l'ont
interprété et certaines chanteuses, comme Rosa Eskenazi,
Sotira Bellou, Zoï Nachi et Marika
Ninou, sont considérées comme les plus belles voix rébétiques.

Tsitsanis,
le 'roi', doit sa notoriété à l'originalité et à la richesse de ses créations.
Il a pu apporter une nouvelle dimension à la chanson populaire, en réalisant
une synthèse des différents courants musicaux de l'époque (mélangeant la
tradition de l'Epire d'où il provient avec les musiques slaves, greco-byzantine, tsigane, andalouse et occidentale). Par la
beauté de ses arrangements, il donne aussi une forme de légitimité au Rébétiko. Il est un des premiers compositeurs à le sortir
du ghetto, lui faisant franchir les frontières sociales.
Quant à Markos
Vamvakaris, le 'père' du Rébétiko,
il avait deux passions dans la vie: le haschisch et le bouzouki. Né en 1905 à
Syros, une île des Cyclades à forte tradition rébétique,
il s'enfuit vers le Pirée, se croyant poursuivi par la police. Il survit dans
le port athénien grâce à de petits boulots mal payés, découvre rapidement les
bas-fonds de la ville et se lie aux contrebandiers du port. A 20 ans, Vamvakaris apprend le bouzouki en six mois et devient
rapidement une personnalité centrale du Rébétiko.
"Je suis un gros garçon
qui erre dans les rues, tellement pété que je ne reconnais pas ceux que je
croise."
(Extrait de chanson de M. Vamvakaris –1935)
Culturellement, les danses grecques correspondent à un
langage social. Les mouvements, tenues et gestes sont des codes compris par la
communauté. Ce n'est pas seulement une forme agréable d'auto expression mais
souvent un moyen de marquer son identité, son appartenance à un groupe.
Les danses rébétiques commencent à être connues vers 1830, dans la
Grèce fraîchement indépendante. Mais ce sont les réfugiés d'Asie Mineure
arrivés en 1922 qui vont accélérer leur diffusion et les rendre populaires.
Le Rébétiko
s'accompagne essentiellement de deux danses masculines, le zeibekiko
et le hassapiko.
Il existe
aussi le tsifteteli dont une des
particularités est d'être exécuté par les femmes. Le tsifteteli
n'a pas de figure imposée et s'apparente très fort à la danse du ventre turque,
avec ses mouvements lascifs et voluptueux.
Il y a eu
encore bien d'autres danses liées au Rébétiko,
provenant des Balkans, d'Asie Mineure et des îles grecques, mais elles ont eu
moins d'importance.
Une version un
peu clownesque du 'tsifteteli' par Papaioanou
La genèse du
zeibekiko n'a pu être retracée avec certitude.
Néanmoins, on pense qu'à l'origine il serait une danse de guerre, exécutée au
18ème siècle par une tribu de guerriers nomades, les Zeibekides.
Ces
guerriers formaient une force de police adjointe aux sultans turcs, dans l'Empire
Ottoman, avant que ceux-ci ne les exterminent, craignant que les Zeibekides n'échappent à leur contrôle.
Le zeibekiko des Rébètes se
danse à l'intérieur, généralement dans une taverne et jamais avant le coucher
du soleil, contrairement à l'originale qui se déroulait en plein air.
Cette danse
évoque les aléas d'une vie dure et la révolte qu'elle peut engendrer.
Celui qui
exécute un zeibekiko jouit d'une très grande
liberté de mouvements (seul au milieu d'un cercle d'hommes qui apprécient en
connaisseurs). Ses gestes allient tension et temps de relâchement et expriment,
en phase avec le Rébétiko, l'humeur mélancolique, la
violence rentrée, les souffrances et les problèmes accumulés...
Le zeibekiko n'a pas de figures établies. Le danseur
improvise des pas qu'il termine souvent par des acrobaties. Il commence par de
lents mouvements largement circulaires qui deviennent de plus en plus
complexes. On peut le voir se courber vers le sol, se balancer avec un verre de
vin en équilibre sur la tête, mordre une table et la soulever avec les dents,
tout en dansant. Autres signes distinctifs, le Rébète
garde les sourcils froncés, les yeux rivés au sol et les mains dans une posture
de prière. Habituellement dansé en solo par des hommes, le zeibekiko
a une version féminine à Chypre.

"Le baglamas
joue et je danse un petit zeibekiko. Apporte-moi la pipe de hasch pour que je
puisse fumer. Puisque je suis avec toi maintenant, je fumerai simplement dans
ta maison." (Chanson extraite des baglamades,
de Keromitis et Payionmitzis)
Quant au 'hassapiko',
son nom dérive de 'hassapis' qui
signifie 'le boucher'. Cette danse est au départ propre à la guilde des
bouchers qui l'exécutent lors de leur fête, à Constantinople, alors qu'ils
vivent sous domination ottomane.
Le hassapiko est pratiqué par deux ou trois hommes de
même taille qui posent leurs mains sur les épaules les uns des autres. Les
figures sont uniformes, basées sur des pas définis: quatre au sol, un en l'air.
La partie la
plus impressionnante de la danse réside dans les pas scandés par les hommes, à
certains moments deux fois plus rapidement que le rythme musical. La beauté du hassapiko dépend en définitive de la parfaite synchronisation
de leurs mouvements.
Le Rébétiko 'authentique' est porté par des voix qui
traversent la nuit enfumée, mélancoliques et enrouées.
Il émane des
Grecs natifs, s'exécute au bouzouki et au baglamas. La guitare ne sera
introduite que plus tard. Les autres instruments qui vont jouer le Rébétiko (comme l'outi et le santouri) sont le fait d'influences orientales et n'ont été
utilisés qu'à certaines périodes.
Le bouzouki
a le rôle le plus important, instrument de solo par excellence.
Long de 60 à
70 cm et possédant un caisson de résonance en forme de demi poire, cet
instrument à cordes appartient à la famille des luths à longs manches, comme le
saz turc. Il est d'ailleurs probable qu'un saz de
taille réduite appelé 'bouzouk saz'
lui ait donné son nom.

Une version
tétracorde du bouzouki, joué en 2002 par Stélios,
dans un répertoire rébétique
Planque mon herbe, ma sœur, va
chercher de l'herbe, quand nous sommes stoned
ensemble, un bouzouki est tout ce dont j'ai besoin. (Markos
Vamvakaris, 1935)
Le baglamas, l'instrument préféré des prisonniers, daterait de
l'époque byzantine et serait donc plus ancien que le luth. Dans la culture rébétique, il a surtout servi à l'accompagnement du
bouzouki, apportant des éléments mélodiques et rythmiques.
L'outi a également une forme de demi poire, mais son manche
est court et large.
Quant au santouri, il est trapézoïdal, porte deux rangées de cordes
parallèles et se joue avec deux fins marteaux aux extrémités enveloppées de
cuir. Pour créer un son, le musicien frappe ou gratte trois à cinq cordes
ensemble.
Le Rébétiko n'était pas joué seulement par des orchestres
typiques de musiciens, mais également par des groupes d'amis qui n'avaient
parfois qu'un baglamas ou un bouzouki pour
s'accompagner. Dans de tels cas, les participants se servaient de leurs doigts
ou des paumes de leurs mains pour marquer le rythme. Des cuillers métalliques
frappées l'une contre l'autre, des morceaux de verre ou le battement des talons
sur le sol pouvaient également servir à enrichir la mélodie.
Un fantôme bien vivant…
Aujourd'hui
on peut toujours entendre cette musique dans des boîtes appelées 'bouzoukia'. Ses principaux compositeurs ont tous disparu,
mais le Rébétiko est resté très populaire, comme à
Syros, par exemple, où sa tradition demeure vivace.
Par
ailleurs, de nombreux chercheurs se penchent sur son histoire, pratiquent
l'échange de leurs travaux, organisent des conférences et des événements
culturels avec musique et danses rébétiques. La
plupart de ces rébétologues créent des sites Internet
très sérieux où ils peuvent rendre compte de l'avancement de leurs recherches
et partager leurs connaissances. Parmi ces fervents du Rébétiko,
il existe un groupe nettement plus farfelu qui milite pour le retour à son
authenticité: accrochez vos zygomatiques!
Le
Mouvement Radical pour la Déchiotification (*) du Rébétiko et la Dététracordisation
(**) du bouzouki se définit comme un puissant et dangereux lobby du Rébétiko, fondamentaliste, un peu dadaïste et, selon son
propre aveu, comportant assez peu de membres…
Le
groupe réclame l'unité contre la tyrannie impérialiste du bouzouki à quatre
paires de cordes et l'indigeste machin appelé Sirtaki, commis avec cet
instrument dégénéré, notamment dans les restos grecs aux plats huileux. Il
sollicite également la fermeture de ces cantines où l'on casse des assiettes,
selon une coutume inventée tout spécialement pour les touristes. Ces
fondamentalistes dadaïstes ajoutent: "Nous nous élevons contre les
interminables trémolos gras qui courent le long des nuques des vieux Allemands
pâmés. D'autre part, nous demandons la réhabilitation sans compromis du
bouzouki à six cordes et du jeu à seulement deux doigts, mais pratiqué avec
l'âme, les tripes et les couilles. Car le bouzouki à trois paires de cordes est
l'instrument des combattants et des rebelles. Il est fin, léger et simple,
alors que le tétracorde est précieux, pailleté et doté d'un large manche
inesthétique qui convient tout juste aux amateurs de tricot".
Ils
concluent que le bouzouki tétracorde est la création d'un esprit post-moderne
malveillant, injurieux à l'égard des vrais Rébètes,
ne permettant de commettre que du 'Soap Rébétiko'.
Les
activités du Mouvement Radical consistent essentiellement à griffer sans pitié
les CD de Chiotis à l'aide d'un poinçon métallique.
Parfois, ses membres attrapent les disques par surprise et les brisent en
nuages d'aiguilles scintillantes. L'un de ces effrayants fondamentalistes
avoue: "J'ai occasionné un choc frontal et fatal à mon bouzouki tétracorde
sur une arrête de mur. Cela sonne délicieusement comme une pastèque éclatée à
la masse".
Pour
être admis dans ce cercle très fermé, il faut produire la preuve, à la rigueur
photographique, de vos hautes œuvres de destruction. Vous avez bien sûr le
choix entre la zébrure sauvage des CD de Chiotis ou
la mise en pièces d'un bouzouki tétracorde. Si vous avez les moyens de
concourir à leur bonheur, n'hésitez pas à leur faire parvenir un message, via
leur site.
(*)
'Déchiotification': vient du nom du joueur de
bouzouki Chiotis par lequel l'instrument a été
modifié - ajout d'une paire de cordes et électrification- Voir Vie et mort
du Rébétiko, dans cet article.
(**)
'Dététracordisation': le terme se réfère à l'ajout de
la quatrième paire de cordes au bouzouki par Chiotis
(quatre se dit tetra en grec). Il a réalisé
cette modification pour obtenir des gammes en majeur, à l'occidentale, et ainsi
pouvoir accorder le bouzouki à la guitare.
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Illustrations
anciennes tirées de la 'bible' du Rébétiko, Chansons rébétiques, livre
d'Elias Pétropoulos - 1979
Sources: les
principaux sites consultés sont les suivants:
- http://hera.crdp.ac-aix-marseille.fr/journal/mediter3/danse.htm : article de Mathieu Dupont.
- http://www.rembetiko.gr/essay/rebetik1.htm, texte de Dimitris
Kourzakis, post-gradué en étude de la musique au
Royal Northern College de
musique à Manchester, UK, en 1993.
- www.geocities.com/HydraGathering/emery1.html: articles extraits du livre Rebetika: Songs of the Greek Underworld, écrit par
Ed Emery. Comprend une discographie et le résumé de la vie de Rébètes.
-
http://www.geocities.com/SunsetStrip/Studio/4599/rebetika.html.
- http://www.greecetravel.com/music/rembetika/. On y trouve
aussi des chansons rébétiques à écouter et à télécharger
- Site du Mouvement
Radical pour la Déchiotification du Rébétiko et la Dététracordisation: http://dechiotification.rebetiko.org/ offrant un lien vers film Nuit sans lune
http://www.rebetiko.org/nuit.ram
Autres documents:
- Le film Rembetiko,
de Kostas Ferris (sorti au début des années 70')
mettant en scène la vie de deux Rébètes, Vassilis Tsitsanis et Marika Ninou.
- Le film documentaire Nuit sans lune, de
Luc Bongrand (2001). Il retrace l'histoire du
Rébétiko à travers des interviews de Rébètes et des archives rares sur leurs
musiques et danses.
- Les articles de Tatiana Yannopoulos
et de Simha Arom.
- Les notes de présentation discographique sur le
mouvement rébétique du Pirée, éditées par Interstate
Music.
(Texte et photos ©opyright
Meve)