Faux récits d'histoires vraies

 

 

Texte et photo ©Meve2003

 

Don de la terre

 

L'hiver pèse. L'humus et le sable sont encore boueux des pluies diluviennes des derniers jours. Je ne reconnais plus mon île. Et comble de tout, ce matin, j'ai fumé le dernier joint sur ma récolte de l'été. Au fond du sachet, il reste juste quelques brindilles en miettes. Rien qui vaille la peine et je répands par la fenêtre ces tristes débris dans le jardin. Il ne me restera qu'à acheter de l'albanaise, en attendant ma prochaine moisson. Heureusement, Marcos vient samedi, il m’en apportera d'Athènes.

 

Il m'a fallu encore quelques mois de patience pour revoir la lumière. Pas de printemps, cette année. De l'hiver à l'été, le temps a été noir et gris, ponctué par des bourrasques ou des tempêtes violentes, des routes défoncées et des glissements de terrain. Cela doit faire cinquante ans que l'île n'a été aussi gorgée d'eau. Le jardin rit, les fleurs et les plantes explosent partout en bouquets colorés.

 

J'avais presque oublié le plaisir d'ouvrir grand la fenêtre, dès le matin. Et celui de respirer à fond, pour humer les parfums de la terre chaude. Il fait calme, les villageois sont encore en phase d'éveil. Au loin, on entend seulement la voix cassée du manavis appeler ses clients: "Salades, tomates, oignons, concombres, courgettes …". Il crie sa litanie pour inciter les femmes à sortir de leurs maisons et à acheter ses légumes, disposés sur le plateau arrière de la camionnette, muni d'une grosse balance. C’est le début de sa tournée qu'il n'achèvera qu'en cours d'après-midi, de l'autre côté de l'île.

 

De la chambre, je profite de ce moment paisible pour observer le jardin. Je constate qu'il est temps de commencer à planter. Un signe qui ne trompe pas: les artichauts et bientôt les câpres seront bons à cueillir. Je les ramasserai dans quelques jours pour Aleka. Elle a l'art de les préparer, frais à toutes les sauces ou en conserve, pour l'hiver. Un régal, de toutes façons, et pour toute l'année.

 

Je poursuis mon évaluation, scrutant chaque recoin du terrain. Tout à coup, une plante inattendue entre dans mon champ de vision, juste sous ma fenêtre. Je descends l'escalier quatre à quatre et vais voir ça de plus près. Incroyable!

 

Mais pas de doute, c'est un beau jeune plant de cannabis… Un petit cadeau de la terre sur les restes de ma récolte passée, des miettes que j'avais négligemment offertes au jardin, cet hiver. Quelle belle morale! La gratuité serait payante?

 

Drôles d'oiseaux

 

Ah! Madame ma mère… Pas méchante, mais quelle emmerdeuse! La voir deux mois par an est plus que suffisant. Elle est très "Jésus-famille-patrie-travail", à prendre dans l'ordre parce qu'elle n'aime pas la désorganisation ni les changements ni les voyages. Sa Belgique natale est son horizon et elle n'en veut pas d'autre.

 

Ainsi, le 'laxisme grec' ne lui conviendrait assurément pas, ce dont je me réjouis: je ne risque pas de la voir débarquer sur mon île cycladique.

 

Ce soir, elle a prévu d'inviter son flic de cousin et quelques 'notables' de la ville. En privé, elle critique à peu près tout de ma façon de vivre mais, en public, elle se montre plutôt fière de sa fille qui sculpte en Grèce et expose dans toute l'Europe. Je suis bien sûr priée de faire acte de présence, chaque fois que Madame reçoit.

 

Dans les autres "grands" événements de ce même jour, ma mère s'est racheté un canari.

 

Son troisième et dernier Titi en date est mort l'année passée. Dans une mise en scène un brin théâtrale, Madame l'avait enterré au fond du jardin et avait semé sur la petite tombe le résidu des graines préférées de son chéri.

 

Titi quatrième est arrivé ce midi. Elle l'a bichonné et il turlutte déjà de bon cœur. Quant à moi, je vais filer quelques heures, pour me changer les idées avant ce foutu dîner. Il promet en effet d'être passablement barbant.

 

19h. Madame est en ébullition. Elle me prie de dresser la table dans le jardin "… Pour une fois qu'il fait beau, ce serait bête de ne pas en profiter, tu ne crois pas?…"

 

Mais si, maman, tu as raison. Si tu pouvais te calmer, pendant que je m'en occupe! En sa présence, je me contente généralement de penser puisqu'elle est sourde sélective.

 

La longue table de bois verni a repris sa place au jardin. Je m'applique à poser nappe, assiettes et couverts selon la disposition stricte qui convient à ma mère. J'ajoute deux bouquets de fleurs et des pinces diverses destinées au service. Il ne reste qu'un quart d'heure avant l'arrivée des invités et je monte me changer.

 

20h. Le défilé commence. Je souris, je serre la main, j'embrasse et je souris encore.
"Oh! Comme elle a bonne mine, tu ne trouves pas chéri?"
"Ah, ça, on peut dire qu'on voit bien qu'elle ne vit pas ici!"
"Quand est-ce que l'on rencontrera ton ami? Tu comptes te marier?"
"Et les expositions, ça marche? Tu vends bien?"

 

Voilà, les mêmes insupportables et sempiternelles questions. Je continue à sourire.
On s'installe, ma mère trône en tête de table et coordonne le service de Maria qui se passerait bien de ce travail supplémentaire. Elle est femme d'ouvrage après tout, pas domestique! Mais Maria est patiente.

 

Pendant ce temps, ça piaille et blablate bruyamment autour de la table. Pas un pour me donner envie de participer à la conversation. Je me limite à donner le change, de toutes façons, ils n'en demandent pas plus.

 

La soirée se serait sûrement achevée dans le plus mortel des ennuis. Mais le cousin flic se met soudain à hurler: "Oooohhhh! C'est quoi 'ça', HenrieTTE?! … C'est toi qui a planté 'ça'?!"

 

Pour la circonstance, sa voix adopte un curieux accent de fausset particulièrement désagréable. Effaré, il pointe du doigt un plant de cannabis, jeune mais robuste, émergeant tout juste des buissons plus sauvages du fond du jardin.

 

Ma mère, qui ne sait pas encore de quoi on l'accuse, a déjà rougi comme une fillette prise en faute. En bonne catholique, elle a parfaitement intégré la notion de culpabilité originelle.

Sans ménagement, le cousin lui explique que cultiver une telle plante "… du cannabis, pensez donc!" est punissable par la loi. Madame ma mère verdit, pâlit et n'y comprend que pouic.

 

Intriguée, je m'approche de l'herbe incriminée. Et j'éclate de rire. Elle s'est enracinée sur la tombe de Titi troisième. Pas de doute, le chéri avait du goût. Dans le fond, je l'avais peut-être mal jugé.